RENCONTRE LITTERAIRE AUTOUR DU RECIT DE VIE
Organisée à Tellin par Traces de vie, le 21 novembre 2009.
Thème choisi à l’occasion de la parution récente de deux ouvrages :
- Annemarie Trekker, Des femmes « s’ »écrivent. Enjeux d’une identité narrative, L’Harmattan 2009.
- Réseau belge francophone des praticiens en histoire de vie, Récit de vie. Des pratiques qui se racontent, Traces de vie 2009.
Présentation du livre collectif Récit de vie. Des pratiques qui se racontent
Annemarie Trekker, éditrice et coordinatrice de l’ouvrage, commence par l’historique du Réseau francophone des praticiens en histoire de vie et la genèse du livre.
Constitué le 23 mars 2005, ce Réseau rassemble une quinzaine de professionnels venant d’horizons divers : monde associatif, milieux de l’animation socioculturelle, de l’enseignement et de la formation, ou encore de la thérapie et du développement personnel. Point commun entre les membres : tous utilisent le récit de vie comme outil ou méthodologie dans leur pratique professionnelle.
Auparavant, existait déjà, au sein de la faculté de psychologie de l’UCL, une association regroupant autour du récit de vie étudiants, chercheurs et praticiens, L’ARBRH (Association pour l’approche, la recherche biographique et la réappropriation de son histoire). Créée par Michel Legrand et Francis Loicq, elle organisait séminaires et rencontres sur le récit de vie.
Le Réseau francophone des praticiens en histoire de vie est né du besoin de réunir autour d’une même table des professionnels, de plus en plus nombreux, qui, sans s’ignorer, ne se connaissaient pas vraiment et qui auraient tout à gagner à confronter leurs pratiques, réfléchissant ensemble aux questions, difficultés et succès rencontrés. En quatre ans et demi, les membres du Réseau se sont réunis au rythme de quatre à cinq fois par an pour échanger, confronter, partager leurs expériences.
Le livre dont il est question aujourd’hui est un prolongement de ces rencontres ; il présente, en dix chapitres, dix expériences singulières et, à chaque fois, une réflexion du praticien sur son vécu. Il s’adresse à un large public et vise à éveiller la curiosité du lecteur qui découvrira un éventail peut-être insoupçonné de domaines où le récit de vie peut être utilisé. Il est aussi une invitation à la rencontre de nouvelles formes de pratiques ou de publics nouveaux qui souhaiteraient rejoindre le mouvement.
Colette Cambier, coordinatrice et auteure d’un chapitre du livre, insiste sur l’importance pour tous les membres du Réseau du contrat qui lie les narrateurs (ceux qui racontent ou écrivent leur récit de vie) aux narrataires (animateurs ou intervenants).
Dans un travail qui touche à l’être profond de chacun, il est fondamental, pour des raisons éthiques et déontologiques, de mettre en place un dispositif, un cadre rigoureux et protecteur. Avant toute démarche, il faut prendre le temps d’expliquer sur quel axe commun, avec quelles règles on va fonctionner pour garantir une communication respectueuse. Parfois, en fonction du public, on peut être amené à adapter le contrat. Il est indispensable que l’animateur, tout au long du processus, soit vigilant à faire respecter ce qui a été signé.
Sur un plan psychologique, une absence de contrat équivaudrait à une forme de violence symbolique.
D’un point de vue social ou institutionnel, sans contrat, le narrateur donnerait prise à l’autre, se trouverait dans une position de dominé par rapport au narrataire, situation d’autant plus délicate dans le cas d’interventions collectives auxquelles participent des supérieurs hiérarchiques.
Le contrat doit stipuler en premier lieu que chacun reste propriétaire de ses productions ; la confidentialité est la deuxième garantie ; l’écoute bienveillante et l’absence de jugements constituent le troisième terme du contrat ; enfin, chacun reste libre de son degré d’implication dans le travail.
Il est également important de souligner que l’atelier ou le séminaire se déroule toujours dans un climat de recherche, de clarification et de solidarité.
Thérèse Lemaître, assistante sociale et thérapeute familiale, est l’auteur du chapitre intitulé « De la technique au symbolique : ouvrir le champ des possibles ». Elle y relate son expérience notamment auprès de jeunes. L’originalité de sa démarche consiste en l’utilisation d’outils (comme l’arbre généalogique, le génogramme ou le jeu de l’oie) pour aider l’adolescent à raconter son histoire, la mettre en intrigue, lui donner sens et ouvrir des pistes pour faire son choix d’études.
Myriam de Halleux, docteur en psychologie, travaille au sein de l’ARBRH depuis 1999 et poursuit sa réflexion sur l’approche biographique comme outil de recherche, de formation et d’intervention. Elle rappelle que le récit de vie est une démarche qui articule plusieurs disciplines (psychologie, sociologie…). Sa contribution au livre, dans le chapitre intitulé « Se former aux histoires de vie, un outil pour les futurs éducateurs », est celui de l’enseignante qui, ayant introduit un cours relatif aux histoires de vie dans la formation scolaire d’éducateurs, témoigne de son questionnement sur sa pratique. Elle montre tout l’intérêt que peuvent retirer ces futurs professionnels de l'éducation à expérimenter eux-mêmes l’approche biographique : mieux se comprendre pour mieux comprendre les autres.
Danielle Wacquez est co-auteure du chapitre « Au Pivot, le récit antidote de la honte ». Elle y relate la belle expérience, menée au sein de l’association bruxelloise dans laquelle elle travaille.Le public concerné vit la pauvreté extrême au quotidien. Ici, le récit de vie, oral et retranscrit, permet à l’exclu, celui qui n’a plus de parole, de reconstruire son identité, de s’approprier son histoire, de lui donner sens. Rendu public, ce récit devient source de fierté.
Christiane Spriet, formatrice, animatrice, travaille avec des femmes en réinsertion sociale du CPAS de Seraing. Elle nous explique la genèse et le déroulement d’un projet mené à son terme et intitulé « Fracas de vie ». Il s’agit d’une expérience de théâtralisation à partir d’épisodes de la vie de participantes confrontées à des situations d’injustice. Quatre histoires ont été écrites, mises en scène et jouées. Ces femmes-auteures se sont faites comédiennes, ont construit des décors, ont été écoutées et applaudies. Travail individuel et collectif de créativité qui a modifié le regard que les actrices du projet avaient d’elles-mêmes.
Sophie Hubert, psychologue de formation, allie dans sa pratique, récit de vie et orientation professionnelle. Rappelant combien sa démarche est pluridisciplinaire, elle explique l’importance, pour les jeunes ou les travailleurs obligés de se réorienter, de revenir à leurs racines, de « se raconter pour mieux s’orienter professionnellement ».
Isabelle Seret, a recueilli pendant des années, d’abord comme journaliste à la RTBF et ensuite comme « collectrice » de mémoire, des récits oraux auprès de personnes d’ici et d’ailleurs (du Proche-Orient ou d’Arménie) : « Un parcours au pays des identités meurtries ». Son grand questionnement porte sur sa responsabilité morale devant tous les témoignages reçus dont elle se sent dépositaire: «qu’est-ce que je fais de tout ce qui m’a été confié ? ». Depuis son retour en Belgique, elle se forme à l’approche biographique et y trouve le cadre méthodologique qui lui manquait.
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Présentation du livre d’Annemarie Trekker Des femmes « s »’écrivent . Enjeux d’une identité narrative
L’ouvrage qui vient de paraître prolonge et approfondit l’analyse et la réflexion amorcée dans Les mots pour s’écrire. Tissage de sens et de lien, paru en 2006. Ici, A. Trekker nourrit son propos à partir d’entretiens qu’elle a menés auprès de 6 femmes ayant choisi d’écrire et de diffuser un récit à caractère autobiographique.
Elle s’interroge sur les motivations explicites ou plus inconscientes qui ont poussé ces femmes à choisir d'écrire leur histoire plutôt que de la raconter. Remontant aux origines de l'écriture elle souligne les enjeux symboliques liés au pouvoir que représente l'écrit par rapport à l'oral Celui qui est capable de lire seul peut rencontrer l'Autre dans un rapport intime. On comprend dès lors la méfiance de l'Eglise au moment de la découverte de l'imprimerie: que chacun ait accès aux textes saints sans devoir passer par un tiers est dangereux. Dans l'histoire de la société, les femmes ont mis du temps avant d'accéder à la lecture et à l'écriture. « Les femmes qui écrivent vivent dangereusement » écrit L. Adler. Les femmes qui écrivent leur récit de vie prennent un certain pouvoir sur leur propre existence: elles cherchent un sens à ce qui paraît confus ou mystérieux, expriment leurs ressentis, se relient aux autres. A partir du moment où elles se mettent à écrire, tout un processus (qui s'étire parfois sur plusieurs années) se met en place. Un double enjeu les motive: par l'écriture elles revisitent les coins obscurs de leur existence et arrivent à mieux se comprendre (enjeu existentiel); elles entrent en relation avec les autres par la médiation du livre (enjeu relationnel).
Au moment où l'auteur d'un récit de vie décide de publier son texte, les motivations sont d'un autre ordre. La décision de confronter son récit au regard extérieur s'accompagne généralement de peur. Angoisse de lâcher un livre sur lequel l'auteur n'a plus de contrôle.
Les effets de l'écriture et de la diffusion se traduisent souvent en termes de changement: Une fois l'histoire écrite, déposée dans le livre, son auteur peut sortir d'une sorte de fixité et se remettre en mouvement.
Quant aux réactions des lecteurs, elles peuvent être inattendues et très encourageantes. Le public le plus lointain qui prend la peine de se manifester est souvent le plus positif: il a été touché par l'histoire; parfois, comme l'écrit A. Duperey, il fait bouger la vôtre. Certains membres éloignés de la famille peuvent apporter des éléments neufs et éclairer certains faits. La famille la plus proche est en général la plus critique. Des précautions sont d'ailleurs à prendre pour éviter d'inutiles mécontentements.
Trois des six femmes interrogées par Annemarie Trekker dans son livre sont présentes et prennent la parole.
Irène Jacques confie qu'elle n'aurait jamais pu exprimer oralement ce qu'elle a écrit dans son livre. Sa motivation était de « déposer son fardeau » dans ce récit. Elle affirme haut et clair que l'histoire racontée est la sienne. Certaines cousines lointaines, à la lecture du livre, ont enrichi et confirmé la perception que l'auteure avait de certains événements.
Marcelle a écrit avec l'intention de transmettre: comme grand-mère, elle a voulu léguer tout un passé familial à sa petite-fille et aussi remonter la généalogie, s'inscrire dans une lignée.
Louisa de Groot nous dit avoir toujours eu des problèmes avec la parole (petite, n'a plus parlé pendant un an), être restée très timide. A l'adolescence, elle se sent coupée du monde extérieur avec lequel elle n'arrive pas à communiquer; se met à écrire des poèmes. Arrête d'écrire à l'âge adulte et souffre de migraines. Un jour, elle découvre une annonce pour les Tables d'écriture d'Annemarie Trekker et « se lance ». Oser s'exprimer sous le regard de tiers bienveillants l'aide à s'ouvrir aux autres. La forme choisie, la poésie, montre l'importance accordée au travail sur la langue. L'aventure de la publication est comparable, nous dit-elle,
à celle de la naissance.
En conclusion, deux questions sont soulevées dans le public: Pourquoi y a-t-il aussi peu d'hommes qui s'engagent dans l'écriture et la diffusion du récit de vie?
Le besoin de « s’ »écrire serait-il directement lié à une souffrance existentielle plus intense que chez l’ensemble des individus.
REAGIR !
Si vous souhaitez réagir à ces deux questions, n’hésitez pas à nous envoyer (par courriel à tracesdevie@hotmail.com) vos commentaires personnels en réponse à ces deux questions. Nous ne manquerons pas de les publier dans notre prochain Passeur de mémoire (février 2010) et à les joindre à cette présentation.
Compte-rendu: Marie-Claire Debray
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